Quel est le point commun entre les systèmes de refroidissement de New York, une éclosion à Gatineau et l’intelligence artificielle?
La légionellose.
L’actualité de l’été 2026 regorge de nouvelles qui touchent, de près ou de loin, la bactérie Legionella et les risques microbiologiques associés aux systèmes d’eau.
À Gatineau et en Ontario, plusieurs cas de légionellose ont été confirmés, alors que les autorités tentaient toujours d’en déterminer la source. À New York, une importante éclosion a mené les enquêteurs vers des dizaines de tours de refroidissement contaminées. Pendant ce temps, la construction d’un centre de données destiné à l’intelligence artificielle, au Wyoming, a soulevé d’autres préoccupations concernant la qualité microbiologique de l’eau.
À première vue, ces événements semblent très différents. Pourtant, ils mettent tous en lumière la même réalité : lorsqu’un système d’eau offre des conditions favorables à la croissance de micro-organismes, les conséquences peuvent dépasser largement les limites d’un bâtiment.
Mais quels liens unissent réellement ces événements?
Décortiquons ensemble ces faits d’actualité.
La légionelle, c’est quoi exactement?
Legionella est une bactérie environnementale naturellement présente en faible quantité dans certains milieux aquatiques. Elle peut toutefois se multiplier dans des systèmes d’eau artificiels lorsque les conditions lui sont favorables.
Lorsqu’une eau contaminée est dispersée sous forme de fines gouttelettes ou d’aérosols, une personne peut inhaler la bactérie. Legionella peut alors causer la légionellose, un terme qui regroupe différentes formes d’infection.
La forme pulmonaire la plus grave est appelée maladie du légionnaire. Il s’agit d’une pneumonie qui peut nécessiter une hospitalisation, particulièrement chez les personnes plus âgées, les fumeurs, les personnes immunodéprimées ou celles qui présentent certaines maladies chroniques.
La maladie ne se contracte généralement pas simplement en buvant de l’eau. Le risque apparaît surtout lorsque l’eau contaminée est transformée en fines gouttelettes pouvant être inhalées.
Parmi les installations pouvant produire des aérosols, on retrouve notamment :
les tours de refroidissement à l’eau;
les douches et certains réseaux d’eau chaude;
les spas et les bains à remous;
certaines fontaines décoratives;
les humidificateurs et les équipements produisant un brouillard;
certains procédés industriels utilisant de l’eau.
Pourquoi les cas sont-ils plus nombreux pendant la saison chaude?
Les cas de légionellose sont généralement plus nombreux à la fin du printemps et pendant l’été.
La température extérieure n’explique cependant pas tout.
Plusieurs facteurs peuvent favoriser la multiplication de Legionella dans un système d’eau :
une température de l’eau favorable à sa croissance;
la stagnation ou une faible circulation de l’eau;
la présence de biofilms;
l’accumulation de dépôts ou de sédiments;
une concentration insuffisante de désinfectant;
un entretien inadéquat;
une période d’arrêt suivie d’une remise en fonction;
la production et la dispersion d’aérosols.
Les périodes chaudes peuvent augmenter l’utilisation de certains systèmes de refroidissement et favoriser des températures propices à la croissance bactérienne dans certaines installations. Le risque dépend toutefois toujours d’une combinaison de facteurs.
Trouver la source : une véritable enquête
Lorsqu’une personne reçoit un diagnostic de maladie du légionnaire, il n’est pas toujours simple de déterminer où elle a été exposée.
La personne a pu fréquenter plusieurs bâtiments, utiliser différentes douches, visiter un établissement public ou se trouver à proximité d’une installation produisant des aérosols. Les équipes de santé publique doivent donc reconstituer ses déplacements et rechercher les expositions communes entre les différents cas.
Des échantillons peuvent ensuite être prélevés dans plusieurs installations. Les résultats environnementaux sont comparés aux renseignements épidémiologiques et, lorsque cela est possible, aux souches détectées chez les personnes atteintes.
« Trouver la source d’une éclosion peut ressembler à une véritable enquête. Il faut examiner plusieurs installations, analyser différents échantillons et vérifier si les résultats concordent avec les cas humains. Malgré tout, la source n’est pas toujours identifiée avec certitude. »
— Amélie Bombardier, microbiologiste chez Lab’Eau-Air-Sol
L’absence d’une source confirmée ne signifie pas nécessairement qu’aucune source environnementale existait. Cela signifie plutôt que les données recueillies n’ont pas permis d’établir un lien suffisamment solide.
Malgré les enquêtes et les analyses réalisées, l’origine d’une éclosion peut donc demeurer inconnue. C’est notamment le cas à Gatineau, où les autorités tentaient toujours de déterminer la source des infections au moment de la publication des informations disponibles.
Éclosion à Gatineau
15cas confirmés à GatineauCas recensés depuis le 19 juin 2026 Majorité des cas dans le secteur d’Aylmer Bilan annoncé par Santé Québec Outaouais
Une semaine auparavant, le bilan était de neuf cas.
Des opérations de décontamination avaient déjà été réalisées dans certains secteurs possiblement liés aux personnes infectées. L’enquête se poursuivait toutefois afin de déterminer avec précision la ou les sources de l’exposition.
Cette situation illustre bien la complexité d’une enquête sur la légionellose. Même lorsque plusieurs cas sont recensés dans un même secteur, différentes installations peuvent être examinées avant qu’un lien puisse être confirmé.
Une situation préoccupante en Ontario
La situation observée à Gatineau n’est pas un cas isolé. Au printemps et à l’été 2026, plusieurs regroupements de cas ont également été signalés en Ontario.
Les personnes atteintes avaient été identifiées à la fin de mars et au début d’avril. Elles se trouvaient dans un même secteur géographique, ce qui laissait croire à une possible exposition commune.
Des prélèvements ont été réalisés dans différents systèmes d’eau susceptibles d’être en cause. Cependant, aucune source précise n’avait alors été identifiée publiquement. Les autorités estimaient que le risque pour l’ensemble de la population demeurait faible.
Hamilton : un deuxième regroupement ontarien
Quelques semaines plus tard, Hamilton Public Health enquêtait à son tour sur un regroupement de cas dans les secteurs d’East Hamilton et de Stoney Creek.
19cas rapportésCas recensés depuis le 4 mai 2026
Là encore, aucune source commune n’avait été confirmée au moment des premières communications publiques.
Les situations de Toronto et de Hamilton démontrent que, même lorsqu’un regroupement est reconnu rapidement, trouver l’installation responsable peut prendre du temps et ne mène pas toujours à une conclusion définitive.
Une augmentation plus précoce qu’à l’habitude en Ontario
En Ontario, les cas de légionellose ont commencé à augmenter dès le mois d’avril 2026, soit plus tôt que ce qui est généralement observé.
Entre le 1er janvier et le 14 juillet 2026, Santé publique Ontario avait recensé 152 cas confirmés. Pour la même période au cours des cinq années précédentes, la moyenne était de 133,2 cas.
Parmi les cas recensés en 2026, 107 avaient une date d’épisode à partir du mois d’avril. Hamilton présentait alors le taux de légionellose le plus élevé parmi les bureaux de santé publique de la province, soit 4,9 cas par 100 000 habitants.
Les éclosions médiatisées ne représentent toutefois qu’une partie de la situation. De nombreux cas sont sporadiques et ne sont jamais reliés avec certitude à une source commune.
Un précédent important : Middlesex-London
Les événements de 2026 s’inscrivent aussi dans la continuité d’une année 2025 marquée par une importante éclosion dans la région de Middlesex-London.
Le bilan provincial publié en 2026 fait état de 107 cas associés à cette éclosion, soit plus du quart de tous les cas ontariens recensés pendant l’année 2025.
Cet événement rappelle l’ampleur que peut prendre une éclosion lorsqu’une installation contaminée produit et disperse des aérosols dans son environnement.
New York : quand les tours de refroidissement sont au cœur de l’enquête
À New York, l’été 2026 a été marqué par une importante éclosion dans les quartiers de Carnegie Hill et de Yorkville, dans l’Upper East Side de Manhattan.
Au 21 juillet, les autorités avaient recensé 82 cas et cinq décès. La Ville avait procédé à l’échantillonnage de 183 tours de refroidissement appartenant à 160 bâtiments.
Parmi celles-ci :
77 tours avaient produit un résultat positif lors du dépistage initial par PCR;
34 tours situées dans 33 bâtiments avaient ensuite été confirmées positives pour la présence de bactéries vivantes par culture;
les installations concernées avaient été nettoyées et désinfectées.
82cas et 5 décèsBilan de l’éclosion de l’Upper East Side au 21 juillet 2026
Les tours de refroidissement servent à évacuer la chaleur produite par certains systèmes de climatisation, certains procédés industriels et de grands bâtiments.
Contrairement à une idée répandue, elles ne diffusent pas l’air intérieur du bâtiment. Elles utilisent plutôt de l’eau pour transférer la chaleur vers l’extérieur. Pendant ce processus, elles peuvent produire de fines gouttelettes qui sont dispersées dans l’environnement.
Lorsqu’une tour est contaminée par Legionella et qu’elle est mal contrôlée, ces aérosols peuvent exposer des personnes situées à proximité, même si celles-ci ne sont jamais entrées dans le bâtiment concerné.
C’est pourquoi les tours de refroidissement sont considérées comme une source potentielle bien connue lors des enquêtes sur des éclosions communautaires.
La réglementation est-elle suffisante?
L’éclosion de New York a aussi relancé les discussions sur l’inspection des tours de refroidissement, la transparence des résultats, la rapidité des interventions et l’application des règles existantes.
New York possède déjà une réglementation visant les tours de refroidissement. Des exigences renforcées en matière de déclaration, d’échantillonnage et d’entretien étaient également entrées en vigueur en 2026.
Pourtant, une éclosion est tout de même survenue.
Cela ne signifie pas que la réglementation est inutile. Au contraire, elle établit un cadre essentiel. Elle ne peut toutefois pas éliminer entièrement le risque si les programmes ne sont pas appliqués rigoureusement, si une installation présente une défaillance ou si les mesures correctives ne sont pas mises en œuvre assez rapidement.
La réglementation doit être accompagnée :
d’un programme d’entretien adapté à chaque installation;
d’inspections régulières;
d’un contrôle efficace de la qualité de l’eau;
d’analyses microbiologiques;
d’une documentation complète;
d’interventions rapides lorsque les résultats sont préoccupants.
Au Québec, des mesures préventives existent déjà
Au Québec, la Régie du bâtiment du Québec encadre les installations de tours de refroidissement à l’eau, aussi appelées ITRE.
Les propriétaires doivent notamment mettre en place un programme d’entretien préventif élaboré et signé par un professionnel. Ce programme vise à maintenir l’intégrité des installations et à limiter la prolifération de Legionella pneumophila.
Un registre doit également permettre de documenter l’entretien, les résultats d’analyse et les interventions réalisées.
La prévention ne repose toutefois pas uniquement sur le propriétaire de la tour. Elle dépend de toute une chaîne d’intervention :
la conception de l’installation;
l’entretien;
le prélèvement;
le transport des échantillons;
l’analyse en laboratoire;
l’interprétation des résultats;
l’application des mesures correctives.
Des exigences resserrées pour les laboratoires
Au Québec, la prévention ne repose pas uniquement sur l’entretien des tours de refroidissement. Elle dépend aussi de la qualité des prélèvements et de la fiabilité des analyses réalisées en laboratoire.
Les laboratoires accrédités pour le domaine 606 ont jusqu’au 1er août 2026 pour mettre en place les éléments nécessaires afin de répondre à ces exigences.
Cette mise à jour rappelle qu’un résultat de laboratoire ne repose pas uniquement sur la détection de la bactérie. Sa fiabilité dépend aussi de la méthode utilisée, des contrôles de qualité, du matériel, des compétences du personnel et de la traçabilité de l’ensemble du processus.
« Le rôle du laboratoire ne se limite pas à détecter la présence de Legionella. Il consiste aussi à appliquer des méthodes d’analyse rigoureuses, à assurer la fiabilité des résultats et à fournir des données qui aideront les responsables des installations et les autorités à orienter leurs interventions. »
— Noémie Robert, microbiologiste chez Lab’Eau-Air-Sol
Et quel est le lien avec l’intelligence artificielle?
Savez-vous que les centres de données destinés à l’intelligence artificielle peuvent aussi poser des défis pour la qualité de l’eau?
L’intelligence artificielle nécessite d’immenses centres de données qui fonctionnent 24 heures sur 24. Pour éviter la surchauffe des milliers de serveurs qu’ils abritent, ces installations utilisent des systèmes de refroidissement complexes pouvant faire appel à d’importants volumes d’eau.
Un incident survenu pendant la construction et la mise en service d’un centre de données de Meta, au Wyoming, a démontré que ces infrastructures présentent des enjeux qui vont bien au-delà de leur consommation énergétique.
Lors d’opérations de remplissage et de rinçage des conduites du système de refroidissement, une bactérie environnementale rare, Cupriavidus gilardii, a été détectée dans le réseau municipal d’eau recyclée de la ville de Cheyenne.
Cette eau était principalement destinée à l’irrigation et ne faisait pas partie du réseau d’eau potable. Selon les informations rendues publiques, l’eau destinée à la consommation n’a pas été touchée.
Il ne s’agissait donc pas d’une éclosion de légionellose, et la bactérie détectée n’était pas Legionella.
Cet événement rappelle toutefois une réalité souvent méconnue : les grands systèmes d’eau industriels doivent être conçus, mis en service, entretenus, nettoyés et surveillés avec la même rigueur que les systèmes de ventilation ou de traitement de l’air.
Une gestion inadéquate peut favoriser la présence ou la prolifération de micro-organismes, contaminer d’autres parties d’un réseau et entraîner des interventions importantes et coûteuses.
À Cheyenne, l’incident a notamment mené à l’interruption des opérations de remplissage et de rinçage, à des travaux de désinfection et à un resserrement des pratiques entourant le rejet des eaux provenant des centres de données.
À mesure que ces infrastructures se multiplient pour répondre aux besoins croissants de l’intelligence artificielle, la qualité de l’eau devient un enjeu incontournable.
Les protocoles de mise en service, l’entretien préventif, la gestion des eaux rejetées et le contrôle microbiologique jouent un rôle essentiel pour protéger les infrastructures et limiter les risques environnementaux.
La légionelle n’est donc pas le seul micro-organisme qui mérite notre attention.
Des événements différents, mais un même message
Gatineau, Toronto, Hamilton, New York et Cheyenne présentent des contextes très différents.
Certains événements concernent des cas humains confirmés de légionellose. D’autres concernent une contamination environnementale par une autre bactérie. Certaines sources ont été identifiées, alors que d’autres demeurent inconnues.
Ils partagent néanmoins plusieurs points communs :
des systèmes d’eau complexes;
la possibilité de prolifération microbienne;
la production ou la circulation d’aérosols;
des enquêtes environnementales parfois difficiles;
la nécessité d’un entretien préventif;
l’importance d’analyses fiables;
le besoin d’agir rapidement lorsque la situation l’exige.
Les événements de 2026 nous rappellent surtout qu’il vaut mieux connaître et contrôler les risques avant qu’une éclosion ne survienne.
Un entretien préventif rigoureux demeure l’une des meilleures façons de protéger les installations, leurs occupants et les personnes qui se trouvent à proximité. La surveillance microbiologique permet quant à elle de mieux comprendre l’état d’un système, d’évaluer l’efficacité des mesures de contrôle et d’orienter les interventions lorsque des résultats préoccupants sont obtenus.